Sahara Occidental Mgén A. R. Forand

ANTHOLOGIE D’UNE MISSION ONUSIENNE

VOIR TINDOUF ET MOURIR!

Article par le Major-Général A.R. Forand (retraité) CMM, OStJ, ÉC, CSM, CD

Le défi est lançé et magnanimement accepté. Le pari : Écrire un article pour la revue canadienne des Nations Unies. Maintenant, je dois m’exécuter. J’ai un énorme avantage, je sais que mon article va être publié, indépendamment de son contenu (peut-être ai-je mal compris?). Je m’attelle donc à la tâche et je vous décrirai, dans ses détails les plus intimes mes expériences (découvertes, initiations, mes chevauchements à chameaux !!!) dans ce magnifique contexte désertique qu’est le Sahara Occidental.

Après de nombreuses tergiversations, embûches et barrières bureaucratiques émanant de ce centre international des ronds-de-cuir qu’est le siège social des Nations-Unies à New-York ( les détails de ces péripéties requerraient un article exclusif qui ne sera heureusement pas couvert par ce récit), la mission des Nations-Unies pour le référendum au Sahara Occidental, communément appelé “ MINURSO “, fut autorisée. La mission commencerait officiellement le 5 septembre 1991 et la composante militaire serait commandée par le Major-Général Armand Roy.

En résumé, notre mission militaire consisterait à s’interposer entre les deux belligérants (les Forces Armées Royales du Maroc et le coté rebelle, le front POLISARIO),   vérifier l’application et le respect des ententes agréées entre les parties, participer à établir un climat de confiance permettant le retour des réfugiés et la tenue d’un référendum libre et honnête. saharaforand

(Cliquez sur l’image pour voir détails)

C’était une très grosse commande surtout que de nombreux problèmes politiques tels que l’identification des électeurs et les endroits de rapatriement, n’avaient pas été résolus.

Durant les dernières années du protectorat espagnol, divers groupes terroristes, contestataires ou patriotiques (l’appellation dépendait évidemment des points de vue) virent le jour. Leur but était l’indépendance; le front POLISARIO fut celui qui devint le plus proéminent, le mieux structuré et recevant le support populaire. Lorsque les Espagnols se retirèrent en 1976, sans respecter leur promesse de conduire un référendum afin de déterminer le choix d’allégeance des Sarahouis, les 2/3 du Sahara Occidental furent appropriés par le Maroc et le reste par la Mauritanie. Cette situation entraîna évidemment une recrudescence des coups de main du POLISARIO.

La Mauritanie due rapidement abandonner sa portion de territoire surtout lorsque le POLISARIO osa attaquer en toute impunité sa capitale! Le Maroc étendit son territoire mais malgré sa supériorité numérique et matérielle le front POLISARIO lui imposa des échecs cuisants, l’obligeant à construire une palissade de pierre, protégée par des mines et du barbelé, sur une distance de 2,000 kilomètres qui effectivement coupait le Sahara Occidental en deux- 2/3 sous contrôle marocain et l’autre tiers sous contrôle du POLISARIO. Éventuellement un statu quo s’établit permettant une discussion et la mise en marche de la MINURSO.

Les combats causèrent de nombreux réfugiés (environ 80,000) qui s’établirent dans 4 camps très rudimentaires, dans le désert au sud de Tindouf. Le front POLISARIO fut supporté, dès sa fondation par l’Algérie. Ce résumé historique très abrégé et simplifié vous donne quant même un aperçu du problème.

Le poste qui m’échouait était celui d’officier supérieur de liaison auprès du POLISARIO dans ce merveilleux centre de villégiature, appelé Tindouf. Tindouf est situé à 2,000 kilomètres au sud d’Algers, en plein désert. Autrefois, c’était un oasis dont l’importance s’accrût lorsqu’on découvrit des mines de fer et qui devint un centre de controverse lorsque la France, dans un geste que l’on peut qualifier de dépit suite à l’indépendance du Maroc, en transféra l’appartenance d’un trait de crayon à l’Algérie, initiant par ce geste des tensions et récriminations qui existent encore à ce jour.

Le résultat fut que Tindouf devint un centre militaire important : 2 escadrons de MIG 23, 10,000 troupes possédant des tanks, de l’artillerie lourde et des hélicoptères; prêt à toutes éventualités. Malheureusement, cet accroissement militaire n’a contribué en rien à améliorer le niveau social ou l’environnement culturel de la région : Tindouf n’est pas le derrière du monde mais de là on peut le voir! Si cette bourgade possédait des trottoirs, on les rouleraient non pas le soir mais l’après-midi lors de la sieste et on oublierait de les dérouler de nouveau!

Étant donné que je m’en allais dans ce charmant coin de pays (je faisais partie du groupe de planification qui s’y était pointé en 1990), je fis donc mes bagages en conséquence. La distance entre mon poste et le quartier-général qui s’établissait à Layoune à environ 220 kilomètres nécessitait des communications par satellite. Mon total de valises augmenta donc à dix. Mon itinéraire était comme suit : Montréal-Frankfurt-Genève-Alger-Tindouf; et à chaque endroit évidemment mes bagages et moi changions d’avion! Ma plus grande peur était de perdre les valises contenant mes moyens de communications.

À mon grand soulagement, lorsque j’arrivai finalement à Alger il ne me manquait qu’une valise. Par contre, c’était celle qui contenait mes sous-vêtements. Je ne l’ai retrouvée que 3 semaines plus tard! L’armée algérienne me prêta des sous-vêtements mais leur taille la plus grande ne passa jamais mon mollet. Je dois avouer cependant que jamais les chameaux ne se sont plaints de mon odeur; au contraire je crois que ceci accéléra mon acceptation parmi eux.

Arrivé à Alger, je dus attendre 2 jours car il n’y avait que 3 avions par semaine en direction de Tindouf. On m’amena donc à un hôtel. On était le 6 septembre et le général Roy et son groupe d’avant-garde étaient en poste à Layoune depuis le 5 septembre. Je me devais donc d’entrer en communication avec lui. Cependant, malgré de nombreux essais, il me fut impossible de lui parler au téléphone. Je décidai donc d’installer mon satellite portatif mais je requérais un endroit non-obstrué. Après de multiples intercessions et argumentations, je reçus l’autorisation d’installer le satellite sur le toit de l’hôtel. Malheureusement, le toit céda et ce n’est que la chance qui me permit de sauver mon équipement.

Je pus finalement contacter Layoune en passant par New-York qui relaya le message au général Roy qui, par moyens détournés me contacta à l’hôtel. Tout cela vous dire qu’en 2 jours à Alger, je ne vis que ma chambre et le toit de l’hôtel. Il me semble que le gérant de l’hôtel accueillit mon départ avec soulagement et empressement.

À l’hôtel, je fis la connaissance de mon officier des opérations, un britannique qui serait initialement le total de mon effectif. Il fut facile à reconnaître; en plein soleil, à 40oC à l’ombre, il était la seule personne costumée dans un habit trois pièces, le visage rouge comme une tomate mure et buvant une bière noire comme de la mélasse. Il parlait trois langues : anglais (évidemment!), français et arable; au début je n’en comprenais aucune!

J’y rencontrai aussi mon expert en communication, un civil des Nations-Unies, originaire de la Jamaïque. Il dormit tout le temps sauf lorsqu’il défonça le toit de l’hôtel. Je n’ai jamais vu des yeux s’ouvrir aussi grand et aussi rapidement que les siens lorsque ses pieds disparurent dans le toit. Il peut remercier la grandeur de mes bras et la longueur de sa toison de n’être pas disparu complètement.

Mon souvenir le plus chaud concerne mon arrivée à Tindouf. Je descendis d’un avion d’Air Alger (si vous voulez de l’aventure voyager par Air Alger. Vous ne saurez pas quand vous aller partir et une fois en route vous ne saurez pas si vous aller arriver à destination. Les sièges ressemblent étrangement à des berceuses, la boisson est interdite et la nourriture devrait l’être. Il y avait autant d’animaux à quatre pattes que ceux deux pattes. Ah oui, l’odeur, Coco Channel aurait fait une fortune!) et me retrouvai dans un four de 52 oC à l’aube. C’est comme recevoir un coup de poing en plein visage, même les chèvres ne voulaient pas débarquer. Vous auriez dû voir mon britannique avec son trois pièces!

Une surprise nous attendait et je ne parle pas de Tindouf. Je croyais que nous serions logés dans un endroit quelconque et que je devrais utiliser mes talents de négociateur pour améliorer notre sort. Tel ne fut pas le cas. On nous amena dans un petit désert, érigé en 1986, qui n’avait jamais été habité et dont la conception apparaissait des plus fonctionnelle. Un mur entourait les bâtiments, des miradors le cintraient, des caméras contrôlaient les accès. Les facilités comprenaient un cinéma (aucun film n’y fut jamais présenté), une cuisine, une infirmerie, une buanderie et une mosquée. L’Armée algérienne mettait l’entière garnison et son personnel à notre disposition. Tout était dans son état neuf, n’ayant jamais servi. Les problèmes commencèrent lorsque nous nous en servîmes.

Sans rentrer dans les détails, mentionnons que beaucoup de gens se sont sans doute enrichis dans la construction de ce fort. Les matériaux de construction ne correspondaient certainement au prix payé! Suite à la construction, aucun essai des systèmes de conduite d’eau, d’électricité, de chauffage (on crève le jour et on gèle le soir) et de climatisation ( eh oui on était supposé avoir un système de climatisation, l’emphase est sur le supposé!) n’avait été fait. Tous ces systèmes étaient demeurés inutilisés depuis 5 ans. Le chauffage ne fonctionna jamais, l’eau n’était pas toujours au rendez-vous et toujours froide, l’étanchéité des fenêtres semblait servir de canal au sable pour s’y engouffrer. L’état de l’infirmerie et le calibre des soins prodigués assurèrent qu’aucun des membres des Nations-Unies ne se porta malade à Tindouf. Après une visite à la cuisine, et pour le bien-être et l’équilibre de mon estomac, je n’y retournai plus.

La nourriture était adéquate et surtout routinière, l’imagination de nos cuisiniers semblait se limiter à la répétition. Madame DiStasio peut dormir en paix la compétition ne viendra pas de coin là. Nos provisions provenaient de la ville avoisinante, située à 800 kilomètres; le réapprovisionnement n’était pas toujours ponctuel. Durant une certaine période, nous mangèrent du poulet pendant 18 jours consécutifs. Sans blague, je soupçonne certains de mes officiers d’avoir pondu des œufs!

Après deux mois d’utilisation de la buanderie, je n’avais plus aucun bas qui ¨¨matchaient¨¨, mes chemises portaient toutes l’empreinte du fer à repasser et mes ¨¨shorts¨¨ avaient inexplicablement altéré leur couleur (honni soit qui mal y pense). Nous avions aussi un barbier style rétro, ne connaissant qu’un style, le style ras le bol. Le grand avantage était que vous n’étiez pas obligé de l’écouter, il ne parlait que l’arabe.

N’ayez crainte, ces petits problèmes étaient facilement oubliés dû à l’extrême gentillesse de nos hôtes et leur désir de répondre à nos demandes même s’ils ne pouvaient les combler. De plus, nos petits inconvénients nous semblaient futiles comparés aux problèmes des réfugiés Sarahouis qui eux vivaient dans des conditions extrêmement difficiles.

Après quelques semaines mon équipe se composait de six officiers (britannique, russe, guinéen, argentin, péruvien et américain), trois sous-officiers ( deux communicateurs australiens et un commis canadien) et mon civil jamaïcain des Nations-Unies. Une vraie tour de Babel. La communication interne était pour le moins compliquée. Je comprenais à peine le français de mon guinéen, qui par contre servait d’interprète en baragouinant le russe. Celui-ci parlait couramment l’espagnol mais s’imaginait parler anglais et traduisait au péruvien et à l’argentin qui eux ne parlaient pas anglais. De plus, je ne comprenais pas un traître mot de ce que disaient mes australiens! Pourtant lorsque je disais à tout ce beau monde d’accomplir quelque chose, ils disaient tous ¨¨ Yes sir¨¨. Le suspense était d’attendre le résultat qui, inévitablement était le contraire de ce que je demandais.

Mon officier américain, par contre, parlait anglais et français. Il suffit de dire que deux heures après son arrivée, il s’était aliéné tout le monde y compris les chameaux! C’était le genre ¨¨spécial force¨¨ de la Garde Nationale qui avait tout vu, tout fait ou le ferait incessamment. Je l’endurai un grand total de six jours, dont quatre jours où il se porta ¨¨volontaire¨¨ pour une longue patrouille, et le retournai avec mes remerciements et gratitude au général commandant.

Dans des situations similaires, certains en perdent leurs cheveux, les miens ont perdu leur teinte de jeunesse et certains (si peu) sont devenus d’une couleur normalement associée à la sagesse, soit le blanc. Ma mère m’avait déjà prévenue qu’un jour se serait mon tour mais je n’aurais jamais crû que ça se passerait en plein désert.

Notre travail était très routinier; la liaison avec les autorités algériennes se faisait au camp même. Le POLISARIO possédait des camps de réfugiés, des camps d’entraînement et de logistique ainsi que son poste de commandement dans un secteur à environ 40 kilomètres de notre emplacement. Notre tâche consistait à visiter tous ces endroits sur une base journalière. Les distances entre ces divers emplacements, alliées au terrain difficile, meublaient aisément la journée.

Nos relations avec le POLISARIO furent excellentes au début, connurent un relâchement lorsqu’il devint évident que le référendum n’aurait pas lieu, s’améliorèrent après un certain temps mais n’atteignirent jamais le niveau du début. Par contre, mes relations avec le chef d’état-major furent toujours des plus cordiales.

Le peuple Saharaoui que j’ai côtoyé m’est apparu des plus sympathiques, débrouillards, intelligent et des plus généreux. Il était aussi une victime. La plupart de ces gens n’avait pour seule possession que le contenu de leur tente, c’est-à-dire quelques plats de cuisine, des couvertures et tapis de chèvres, un ou deux coffres et quelques ustensiles. Et pourtant, vous étiez reçu chez eux avec la plus grande hospitalité et sincérité. Leur plus grand désir était de retourner vivre dans leur partie du désert. Ils plaçaient énormément d’espoir en la capacité des Nations-Unies de résoudre leurs problèmes et d’assurer un référendum libre et honnête. (Malheureusement, à ce jour ce référendum n’a pas encore eu lieu et ces 80,000 Saharaouis vivent encore dans leurs camps de réfugiés) »

Le POLISARIO avait déployé ses unités dans la partie du Sahara Occidental non-contrôlée par les Marocains. Ce territoire couvrait environ 1200 kilomètres et j’accompagnais souvent leur chef d’état-major dans ses visites à ses unités. J’aimerais partager certaines de mes expériences.

J’ai déjà mentionné l’hospitalité de ces gens. Le lait de chamelle est très prisé et est considéré comme un aliment de luxe, contenant un haut taux énergétique et que l’on doit consommer avec parcimonie. Ce lait a une texture bleuâtre, est sucré et par la force des choses non réfrigérés. Plusieurs fois, le chef d’état-major qui connaissait mon peu d’enthousiasme pour ce lait, nous arrêtait près d’un bédouin et quêtait du lait de chamelle, que je devais boire afin de ne pas insulter l’hôte. Souvent, ce lait était à la température ambiante (jamais moins de 48oC), datant souvent de plus de trois jours, donc caillé, entreposé dans un plat qui n’avait pas récemment connu le lavage et était plein de mouches mortes et de poils de chameau. Parfois, j’ai même crû détecter des poils de chèvres et d’autres objets non identifiés. Le plus dur était de boire en essayant de souffler sur les mouches et les poils. Parfois, je devais en reprendre à deux ou trois reprises car dans ma naïveté à ne pas les offenser, j’exprimais ma très grande satisfaction. Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour son pays!

Je crois que le pire supplice inventé est celui de se promener à dos de chameau. Et oui, je fus initié à cette forme d’exercice; je devrais dire : ce calvaire. Premièrement, avez-vous vu un animal plus baveux et aussi laid qu’un chameau? Ça vous toise de haut avec un regard qui vous envoie foutre, c’est définitivement plus têtu qu’une mule, il pue, il avance quand il veut, arrête lorsqu’il le veut, marche lorsqu’on veut qu’il coure et coure lorsque l’on veut qu’il marche, il nous donne le mal de mer et que dire de ces fameuses bosses jamais à la bonne place. Se promener sur cet animal, me procurait la même sensation que d’être botté au derrière à toutes les cinq secondes. Embarquer et débarquer de cet animal est aussi périlleux que de faire du trapèze. Mon vœu le plus cher est que cet animal demeure toujours au désert. Je suis même prêt à participer à un référendum en ce sens.

Ma première chevauchée s’échelonna sur les plus longs 15 kilomètres de ma carrière. À l’arrivée je bus même avec plaisir du lait de chamelle! Tout pour ne pas embarquer de nouveau. Le problème c’est que le lendemain il fallait retourner. Depuis ces folles équipées j’apprécie beaucoup la marche à pied.

Après avoir passé 8 mois à Tindouf, je fus affecté au quartier-général à Layoune en tant que chef d’état-major; je dus commencer à travailler pour gagner mon pain. Mon bon temps était terminé mais mes souvenirs ne faisaient que commencer.

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